Back To Earth

Enquête sur les relations que nous avons avec les vivants – Cartographie en construction des terrains de vie

Suite aux premiers ateliers de récolte des récits.

 

Bruno Latour et Frédérique Aït-Touati nous ont invité à participer au projet Back to Earth pour tester l’hypothèse suivante :  et si la Terre était une planète inconnue, qu’il faut à nouveau explorer, découvrir, décrire, cartographier ? Comment nous représenter la « septième planète » du planétarium ? Nous avons commencé le travail en organisant ces dernières semaines deux ateliers avec les adhérents du Centre Pompidou. Il s’agissait d’expérimenter une autre manière de décrire notre terrain de vie, en dessinant collectivement la carte du « terrestre ». C’est une carte que nous commençons juste à dessiner, pixel par pixel, et qui sera construite tout au long du processus de recherche et de création de la pièce, jusqu’à la première en mars 2020 au ZKM à Karlsruhe (Allemagne).

Le but de ces ateliers est de fabriquer collectivement une carte basée sur des témoignages de relations et de liens aux autres vivants : on essaye de mieux comprendre ce qui définit matériellement et physiquement notre terrain de vie. C’est un exercice biographique et cartographique, mais aussi intime et thérapeutique. On tente de révéler des liens d’attachement, d’affinité et des relations parfois vitales aux vivants ou aux choses qui ont été vivantes. On s’intéresse à des liens qui peuvent paraître anecdotiques, mais qui sont en fait le tissu des terrains de vie. La carte présente des histoires issues de ces ateliers, elles racontent un attachement, un lien de dépendance ou de subsistance que les participants entretiennent avec un être vivant non-humain.

Le résultat est très différent d’une carte géographique car nous sommes partis des relations et avons supprimé le fond de carte. On voit apparaître des micro-situations géopolitiques avec des buses, des arbres creux, des gorgones, des tortues, des galets, des aliments, des renards, des bactéries. Dans la plupart des récits, ces relations font apparaître un réseau de liens complexes et entrelacés, elles révèlent un territoire. On voit apparaître des espaces de cohabitation, de friction, des aires partagés, des enveloppes thermiques, domestiques ou bien des zones d’évitement, des zones de conflit, des liens de subsistance… Bien sûr, ce ne sont encore que des pixels, et nous sommes encore très loin de la carte générale, qui sera toujours en construction…

Comme la tâche est immense, nous demanderons à ceux qui le souhaitent d’écrire une brève description de leur relation de dépendance à un être vivant, non domestiqué si possible, à partir d’une situation vécue.  Nous allons récolter et inclure ces récits dans la carte pour continuer à rendre visible cet enchevêtrement de lignes qui composent les paysages vivants que nous avons en commun avec de nombreux êtres. De la simplification spatiale héritée de Galilée, nous espérons passer à un espace plus complexe, plus chaotique peut-être, mais aussi plus réaliste.

 

 

Un des participants raconte qu’il n’aime pas particulièrement les abeilles mais s’y est fortement attaché. Ses parents à la retraite sont devenus apiculteurs. Peu à peu il a appris à les apprécier parce que ces abeilles ont re-tissé des liens familiaux, la relation entre parents et enfants. Mais il craint toujours les abeilles ! Un jour elles ont attaqué un des voisins et ont piqué toute une famille. Depuis, ses parents ont déplacé les ruches dans un endroit sans voisin. Lui par contre a poursuivi l’expérience de ses parents dans son contexte professionnel et a réussi à faire financer l’installation d’une ruche dans le centre social où il travaille.

Un autre participant parle du café, pour lui c’est un lien de subsistance. Il ne connaît pas grand chose à son sujet mais a une relation très poussée avec lui puisqu’il l’ingère. Il ne sait pas par qui et comment est cultivé son café ni les territoires qu’il traverse. L’exploitation du café pose question, mais pour lui, boire son café c’est vital. Il y a beaucoup d’inconnus, beaucoup d’invisibles dans sa relation, mais il est conscient qu’il s’agit d’un réseau très étendu dont il n’est pas le centre.

Une artiste nous raconte son attachement à la gorgone sous marine. Elle habitait en Inde quand elle les a découvertes : c’est une espèce protégée, et les pêcheurs les jetaient. Elle a commencé à les ramasser et à les collectionner. Elle en a fait sa pratique artistique. Elle nous en a donné trois, que voici. La gorgone est formée d’un grand nombre d’animaux marins vivant en colonies, les polypes, qui sont disposés sur un squelette, le polypier. Ce squelette souple est lui-même sécrété par les polypes qui sont de petits sacs membraneux entourés de tentacules, constituant une forme très élémentaire du monde animal.

Ces êtres échoués parlent d’arrachement et de déplacement. Mais ils sont aussi un magnifique exemple d’un être vivant produisant son propre territoire de vie.

Une personne était très attachée aux arbres creux, un lien qu’elle entretient depuis son enfance. Elle y trouvait refuge. Elle décrit ce qui se passe à l’intérieur, le partage de cet espace avec d’autres vivants pour qui c’est un espace de subsistance : des insectes, des vers, une buse. Elle décrit ce qu’il y a autour de l’arbre, au pied de l’arbre, des champignons et de la mousse. Elle connaît aussi l’ennemi d’un de ces arbres, c’est un agriculteur qui a fini par le couper pour étendre son domaine viticole. Elle milite pour sauver ces arbres creux. Quand elle raconte cette histoire, quelqu’un dans la salle répond : « mais parfois ces arbres sont dangereux et il faut les couper ! c’est notamment ce qui se passe tous les jours en milieu urbain dense ». Quelqu’un d’autre parle de l’agriculteur qui lui aussi a besoin de ce terrain pour y travailler.